À cette époque de l’année, la plage est déserte. Suite aux tempêtes successives, plusieurs cabines de plage centenaires ont été démontées définitivement.

Je me promène avec émotion dans le Bois de la Chaise, berceau de mes jeux d’enfants. Vers la plage de l’Anse Rouge, les échappées sur la mer sont magnifiques et me rappellent à chaque fois les calanques méditerranéennes. De l’estacade, je longe la mer et je rejoins la Pointe Saint-Pierre, petite avancée sauvage et reposante. La baie est abritée des vents d’ouest et la mer est un véritable lac. J’ai peine à croire que cette mer est devenue notre ennemi mondial numéro un …

 

Assis sur un rocher face à la mer, je me remémore ma vie, vaste comédie ou tragédie selon les circonstances.

Et j’y ai parfois joué le rôle de l’amant. Lorsque j’étais en déplacement à l’étranger sans Rosetta, les services secrets du pays visité me poussaient dans les bras d’une ravissante créature pour rendre mon séjour plus agréable ou dans le fol espoir d’obtenir des confidences sur l’oreiller. Je n’étais pas dupe, j’acceptais de m’acclimater aux coutumes locales. Refuser cette jolie attention aurait sûrement créé un incident diplomatique.

 

J’ai toujours préservé mon jardin secret, ma vie privée et mes émotions personnelles mais le vernis protecteur peut craquer à tout moment. Des millions de personnes attendent de moi des solutions à leurs problèmes. Mais je ne suis ni un super-héros ni Dieu, juste un Président élu pour cinq ans et je ne peux pas faire de miracles.

Mais bon Dieu, justement, que décider ?

« Ah, si seulement je dirigeais la Suisse, me dis-je en souriant, une économie refuge, de l’or et du chocolat, un pays toujours en paix et surtout un pays non inondable ! »

Je me surprends à parler à haute voix.

 

Sur la plage, deux grands chiens jouent ensemble, un golden retriever et un bouvier bernois. Le bouvier a peur de l’eau et reste en retrait. Le golden est intrépide et n’hésite pas à se lancer à l’eau dans l’espoir chimérique d’attraper une mouette. Suis-je le golden qui se bat pour une cause perdue ou le bouvier qui n’affronte pas le danger ?

Un Président se doit d’être fort, mais n’est-ce pas une force d’avouer sa faiblesse ? Suis-je un couard, un lâche ou tout simplement un être humain qui ne peut se résoudre à prendre des décisions douloureuses pour les Français, décisions qui seront de toute façon critiquées par tous ?

Décider rapidement est impopulaire et la population risque de se révolter. Attendre est plus facile car la décision prise est dictée par l’urgence des événements et s’impose d’elle-même. Mais les reproches d’avoir attendu fuseront de toute part.

Mon costume de Président est-il trop grand pour moi, le provincial monté à Paris ? La fonction me pèse de plus en plus. J’étouffe sous cette armure rigide. Je manque d’air … Je me surprends à respirer fortement, à moins que je ne soupire …

De toute façon, je suis épuisé, vidé.

La vie me paraît un sacré chemin de croix et les stations de plus en difficiles à atteindre.

« J’ai hâte d’arriver à la dernière » me dis-je nostalgique.

En traversant la plage, je redeviens un instant le gamin qui tapait dans les flaques de la cour de récré pour éclabousser ses petits camarades. Un jeu idiot qui faisait rire. C’était le bon temps de l’insouciance et des joies simples.

Je n’avais plus connu une telle émotion depuis longtemps.

 

 Membres Odoo


 


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