Photo : Fr. Apestéguy 

L’anarchie guette. Le soir même, près de 80.000 jeunes des banlieues défavorisées, ces lieux au ban des villes, profitent de la panique générale pour envahir les Champs-Élysées. Élan spontané ou déferlement programmé ? Ils bousculent les passants, cassent des vitrines et pillent des magasins de luxe : la police et l’armée sont totalement débordées.

Comment empêcher ces pillages sans provoquer un massacre sans précédent ? Les forces de l’ordre sont écartelées entre l’attentat du périphérique et les troubles aux Champs-Élysées.

J’intime l’ordre au ministre de l’Intérieur de ne pas tirer sur la foule désarmée mais d’utiliser les filets Gripa. Ces nouveaux filets anticasseurs remplacent les bombes lacrymogènes. Ils sont projetés au moyen d’un fusil spécial au-dessus des trublions, les emprisonnant sans leur faire le moindre mal.

Quelques manifestants plus déterminés prennent le chemin de l’Élysée, symbole à leurs yeux d’un pouvoir dépassé et inefficace. Les jardins de l’Élysée sont à peine distants d’une centaine de mètres. En quelques secondes, ils déboulent sur l’avenue Gabriel et se dirigent vers la grille du Coq, porte d’entrée monumentale des jardins de l’Élysée.

La foule s’amasse devant la grille, des manifestants la secouent, d’autres tentent de la franchir. Un individu plus agile grimpe au sommet et s’attaque à l’immense coq gaulois, doré et arrogant, qui surplombe la grille et semble narguer le peuple.

D’autres manifestants le rejoignent, équipés de scies à métaux, et parviennent, au bout de quelques minutes, à scier les pattes du fier gallinacé qui s’écrase sur le sol en provoquant un hurlement audible jusqu’aux Champs-Élysées. Ironie de l’Histoire, ce sont les révolutionnaires de 1789 qui avaient mis le coq gaulois à l’honneur…

Quelques meneurs saisissent des barrières de police qui bordent l’avenue Gabriel et les dressent contre les grilles des jardins. Grâce à ces échelles improvisées généreusement prêtées par la Municipalité, les manifestants enjambent les grilles sans encombre. Ils sont maintenant plusieurs centaines dans les jardins. Piétinant les plates-bandes de fleurs précieuses, ils se ruent en hordes désordonnées vers le palais.

Prostré à ma fenêtre, j’entends distinctement les cris scandés par la foule déchaînée « Chabrolles, guignol, le peuple aura ta peau ».

« C’est la Révolution ? C’est Chabrolles à la casserole ? » ose ironiser Rosetta. Je reste silencieux. Que pourrais-je répondre, sinon une insulte au moment présent.

C’est un cauchemar ? Probablement, mais un cauchemar bien réel. Un cauchemar qui me perfore l’estomac. J’éprouve un étrange sentiment de flottement. Mon corps me semble pesant tandis que mon âme s’envole vers la cime des arbres du parc. La solitude du pouvoir me rattrape brutalement.

Des coups de feu et des bruits stridents retentissent dans les couloirs. Rosetta paraît moins fière. Elle s’imagine déjà en Marie-Antoinette, pourrissant dans un cachot humide. La porte s’ouvre violemment. Bien que protégés par les services de sécurité, les appartements présidentiels sont violés par quelques énergumènes. Je suis bousculé et injurié.

Heureusement, les émeutiers ont d’autres priorités. Ils ne pensent qu’à piller l’Élysée : tout est dévasté, le petit mobilier emporté, les tapisseries arrachées, les murs tagués. Près de 1.000 émeutiers auront franchi les grilles. Chacun d’entre eux tentera de rapporter un trophée, même dérisoire, de ce maudit palais.

Dix minutes plus tard, les forces d’intervention rétablissent l’ordre. Le sol est jonché de dossiers et un début d’incendie est circonscrit. Les pilleurs prennent la poudre d’escampette, sans effusion de sang.

Ce tsunami n’a duré que quelques minutes mais restera longtemps dans les livres d’histoire. Tant qu’il y aura des livres.

 Membres Odoo


 


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